Terre des hommes, éloge de l’eau, Antoine de Saint-Exupéry

Le pilote Antoine de Saint-Exupéry et son mécanicien André Prévot, qui travaillent pour le transport aérien de courrier, ont crashé leur avion au beau milieu du désert de Libye. Après plusieurs jours et nuits de marche, totalement à cours d’eau, ils vont s’effondrer. C’est alors qu’ils aperçoivent une silhouette de Bédouin.

Et voici que, sans hâte, il a amorcé un quart de tour. À la seconde même où il se présentera de face, tout sera accompli. À la seconde même où il regardera vers nous, il aura déjà effacé en nous la soif, la mort et les mirages. Il a amorcé un quart de tour qui, déjà, change le monde. Par un mouvement de son seul buste, par la promenade de son seul regard, il crée la vie, et il me paraît semblable à un dieu… 

C’est un miracle… Il marche vers nous sur le sable, comme un dieu sur la mer… 

L’Arabe nous a simplement regardés. Il a pressé, des mains, sur nos épaules, et nous lui avons obéi. Nous nous sommes étendus. Il n’y a plus ici ni races, ni langages, ni divisions… Il y a ce nomade pauvre qui a posé sur nos épaules des mains d’archange. 

Nous avons attendu, le front dans le sable. Et maintenant, nous buvons à plat ventre, la tête dans la bassine, comme des veaux. Le Bédouin s’en effraie et nous oblige, à chaque instant, à nous interrompre. Mais dès qu’il nous lâche, nous replongeons notre visage dans l’eau.

L’eau ! 

Eau, tu n’as ni goût, ni couleur, ni arôme, on ne peut pas te définir, on te goûte, sans te connaître. Tu n’es pas nécessaire à la vie : tu es la vie. Tu nous pénètres d’un plaisir qui ne s’explique point par les sens. Avec toi rentrent en nous tous les pouvoirs auxquels nous avions renoncé. Par ta grâce, s’ouvrent en nous toutes les sources taries de notre cœur. Tu es la plus grande richesse qui soit au monde, et tu es aussi la plus délicate, toi si pure au ventre de la terre. On peut mourir sur une source d’eau magnésienne. On peut mourir à deux pas d’un lac d’eau salée. On peut mourir malgré deux litres de rosée qui retiennent en suspens quelques sels. Tu n’acceptes point de mélange, tu ne supportes point d’altération, tu es une ombrageuse divinité… 

Mais tu répands en nous un bonheur infiniment simple. 

Quant à toi qui nous sauves, Bédouin de Lybie, tu t’effaceras cependant à jamais de ma mémoire. Je ne me souviendrai jamais de ton visage. Tu es l’Homme et tu m’apparais avec le visage de tous les hommes à la fois. Tu ne nous as jamais dévisagés et déjà tu nous as reconnus. Tu es le frère bien-aimé. Et, à mon tour, je te reconnaîtrai dans tous les hommes.

Tu m’apparais baigné de noblesse et de bienveillance, grand seigneur qui as le pouvoir de donner à boire. Tous mes amis, tous mes ennemis en toi marchent vers moi, et je n’ai plus un seul ennemi au monde.

                        Introduction 

Mise en contexte : Antoine de Saint-Exupéry et son mécanicien, André Prévot, errent depuis plusieurs jours dans le désert de Lybie. Ils sont à court d’eau et accablés par la soif.  

Présentation du texte : Cet extrait raconte le moment où l’auteur et son mécanicien rencontrent un Bédouin, qui a de l’eau. Les deux amis (?) s’abreuvent alors, non sans une certaine animalité. S’ensuit un éloge de l’eau et du Bédouin. 

Problématique : Nous allons montrer comment le secours porté par le Bédouin élève le Bédouin lui-même et l’eau au rang de divinités. 

Annonce du découpage : Nous pouvons découper cet extrait en trois mouvements : I) La rencontres avec le Bédouin, qui devient le sauveur II) L’éloge de l’eau III) Le Bédouin, allégorie (= représentation humaine d’un concept abstrait) de la bonté humaine  

            I L.1-13 L’advenue extraordinaire : la transformation d’un simple Bédouin en sauveur 

            A L.1-6 Le retournement de situation par la survenue du Bédouin  

L.1 : l’adverbe présentatif « voici » : annonce d’ores et déjà une survenue qui sort du commun. La première phrase donne l’impression d’un temps qui s’allonge : les expressions « sans hâte », « un quart de tour » laissent voir une action lente, qui se fait attendre. On observe donc une tension entre l’advenue qui va tout changer et la lenteur et la scène, qui suscite l’attention. 

L.2-3 : Les deux phrases suivantes renforcent cet aspect hors du commun. En effet, l’anaphore sur « A la seconde » implique un changement brutal, les verbes au futur « se présentera », « sera », regardera » donnent une valeur prémonitoire au propos, et le verbe au futur antérieur « aura effacé » présente le secours comme s’il avait déjà eu lieu. Enfin, la gradation « la soif, la mort et les mirages » (entendre par « mirages » ce qu’il se passe après la mort) montre ce à quoi ils vont échapper grâce au Bédouin. 

L.5 : « semblable à un dieu » : comparaison hyperbolique qui transforme le Bédouin en une figure presque incroyable, messianique. 

L.6 : « c’est un miracle » : hyperbole qui vient rend compte à la fois de la détresse de Saint-Exupéry et Prévot et du plein espoir donné en cet homme. La comparaison « comme un dieu sur la mer » fait certainement référence au Christ, qui a marché sur l’eau. En ce sens, le Bédouin est perçu comme un messie, du moins quelqu’un qui saura prodiguer les mêmes bienfaits. 

Notons que les trois dernières phrases de ce paragraphe se terminent par des points de suspension. Cela ménage d’autant plus de mystère et éveille l’intérêt. 

B L.7-13 Le don  

L.8-9 : l’accumulation « ni races, ni langages, ni divisions » montre que l’aide sollicitée dépasse les différences culturelles. 

L.9 : la transformation du Bédouin en sauveur est marquée par l’antithèse « simple nomade (…) archange » (et, par extension, « simple nomade » est antithétique avec les deux mentions de « dieu » l.5 et 6). Deux interprétations sont possibles. La première : comprendre ces deux termes comme une gradation qui, achevée par « archange », élève le Bédouin au rang de divinité. La seconde : le Christ invitant à vivre dans la pauvreté, la simplicité, les saints sont pauvres et simples. En ce sens, nous pouvons envisager le Bédouin comme l’un d’eux. 

L.10 : la position de Saint-Exupéry et Prévot, « le front dans le sable », exprime l’accablement. Cela fait d’autant plus 

L.10-11 : le verbe « buvons » au présent de narration contraste avec « avons attendu », au passé composé. Cela montre le quasi renouveau pour Saint-Exupéry et Prévot, qui peuvent enfin s’abreuver. La position, « à plat ventre », continue de marquer l’accablement. 

« la tête dans la bassine, comme des veaux » : le fait d’utiliser l’article « la » et non un déterminant possessif montre qu’ils sont comme dépossédés d’eux-mêmes tant ils ont soif. L’animalisation sous forme de comparaison « comme des veaux » vient compléter cette déshumanisation.  

Transition : le Bédouin apparaît comme le sauveur en ce qu’il apporte l’eau, puis l’eau elle-même devient la sauveuse.

            II L.13-25 L’éloge de l’eau 

Nous allons maintenant voir que l’eau prend comme le relai sur le Bédouin, devenant elle-même la sauveuse.

L.13 : La phrase nominale « L’eau ! » est un paragraphe à elle-seule. Grâce aux paragraphes suivants, on comprend qu’il faut y voir une apostrophe qui la personnifie d’emblée.

L.14 : « Eau » premier mot de la phrase puis deuxième personne du singulier, « tu » : apostrophe qui élève l’eau au rang de personnage, du moins d’adjuvant. L’anaphore qui suit, « ni goût, ni couleur, ni arôme » crée tout le paradoxe de ce nouveau ‘personnage’ : il n’éveille pas les trois des cinq sens mentionnés ici (goût = « goût », vue = « couleur », odorat = « arôme »), ce qui relève un contraste : l’eau est comme sans substance, sans artifice, mais elle est extraordinaire. 

L.15 : l’épanorthose (= dire qqch et se reprendre immédiatement ; je regrette vraiment que les figures de style aient des noms si compliquées alors qu’elles se réfèrent à des choses pas si difficiles à comprendre !) : « Tu n’es pas nécessaire à la vie : tu es la vie. » fait de l’eau l’origine de toute chose. En outre, le verbe « es » a une valeur de vérité générale, donnant plus de force à ce propos. 

L.16-18 : l’eau prend une dimension quasi mystique, par des formulations telles que « ne s’explique point », « tous les pouvoirs », « par ta grâce ». Ces trois fragments font penser aux pouvoirs de Dieu : la religion se croit et « ne s’explique pas », Dieu a « tous les pouvoirs », et la « grâce » est une récompense que seul Dieu peut accorder. 

Ainsi, tout comme le Bédouin, l’eau est élevée au rang de divinité. 

L.20 : la glorification de l’eau continue avec la reprise anaphorique du superlatif « la plus », suivie d’adjectifs à connotation positive : « grande » et « délicate ». Libre au lecteur de lire dans l’eau une figure maternelle : le fait qu’elle soit « délicate » et associé au « ventre » la rend à l’origine de toute chose, comme une mère est à l’origine de la vie. 

L.21-24 : le fait que l’eau soit « pure » est décliné par la suite. En effet, l’anaphore « On peut mourir » indique comme les contrindications à la consommation d’eau, quand elle est mélangée respectivement au magnésium et au sel. La nécessité d’avoir de l’eau « pure » contribue à sa déification. 

L.25 : La dernière phrase de cette partie achève cet éloge. Le quasi oxymore « infiniment simple », qui caractérise ce « bonheur », semble révéler la banalité de l’eau. Finalement, c’est quand on est dans le manque que l’on se rend compte de la valeur de choses qui nous semblent simples.

Transition : deux éloges pour n’en faire qu’un, celui de la bonté absolue.

            III  L.26-33 L’éloge de l’altruisme de l’humanité par le Bédouin

Dans cette dernière partie, l’auteur fait du Bédouin un modèle de bonté, qui s’incarnera désormais dans chaque homme. Il devient l’allégorie (= figure humaine pour représenter un concept abstrait)

L.26 : La première phrase semble presque contradictoire avec la transformation en dieu du Bédouin. On a une antithèse entre « toi qui nous sauves, Bédouin de Lybie » et « tu t’effaceras cependant à jamais en ma mémoire ». En effet, on peut être surpris, car on s’attendrait, au contraire, à ce que Saint-Exupéry se souvienne « à jamais » de son sauveur. 

L.27 : La phrase « Je ne me souviendrai jamais de ton visage. » insiste d’autant plus sur l’oubli. 

L.28 : Cependant, la phrase suivante et la suite du paragraphe semblent éclairer ce paradoxe : le Bédouin ne sera pas un visage singulier mais, en étant « le visage de tous les hommes à la fois », sera comme l’incarnation de la bonté que l’on peut trouver en chaque individu. Nous pouvons alors d’autant plus le rapprocher de Dieu, qui, d’après le christianisme, est un chacun de nous. L’oubli ne le descend pas, mais l’élève d’autant plus. 

L.31-32 : L’éloge du Bédouin se conclut en faisant une nouvelle fois de lui un dieu : l’apostrophe « grand seigneur » est fréquente dans la Bible. En outre, le mot « pouvoir » dans le fragment « le pouvoir de donner à boire » suggère quelque chose de surnaturel, de magique, bien sûr réservé à Dieu. 

L.32-33 : Pour finir, la réunion sous forme d’anaphore « Tous mes amis, tous mes ennemis » semble le couronnement ultime du Bédouin : son pouvoir et sa bonté ne se résument pas au fait de sauver la vie à deux voyageurs, mais prennent une ampleur qui s’étend aussi aux relations humaines à travers le « monde ». 

            Conclusion 

Rappel des idées majeures : I) L’advenue miraculeuse d’un simple Bédouin qui devient un dieu II) L’éloge de l’eau III) L’éloge du Bédouin en tant qu’incarnation de la bonté humaine

Ainsi, un simple et pauvre nomade devient malgré lui du divinité comme l’allégorie de tout le secours qu’un humain peut apporter à un autre humain. Sa force réside dans le fait qu’il apporte de l’eau, élément primordial pour assurer la vie, que Saint-Exupéry glorifie, faisant aussi d’elle une divinité à part entière. 

Proposition d’ouverture :

– Le philosophe et mathématicien Thalès envisage l’eau comme l’origine et le principe de toute chose, comme ce qu’il y a de plus ancien et de plus saint.