Spleen II – Baudelaire

« Spleen II », Baudelaire in Les Fleurs du Mal (1857), section « Spleen et idéal »

1 J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, 
De vers, de billets doux, de procès, de romances, 
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, 
5 Cache moins de secrets que mon triste cerveau. 
C’est une pyramide, un immense caveau, 
Qui contient plus de morts que la fosse commune. 
– Je suis un cimetière abhorré de la lune, 
Où comme des remords se traînent de longs vers 
10 Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers. 
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées, 
Où gît tout un fouillis de modes surannées, 
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher, 
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.

15 Rien n’égale en longueur les boiteuses journées, 
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années 
L’ennui, fruit de la morne incuriosité, 
Prend les proportions de l’immortalité. 
– Désormais tu n’es plus, ô matière vivante ! 
20 Qu’un granit entouré d’une vague épouvante, 
Assoupi dans le fond d’un Saharah brumeux ; 
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux, 
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche 
24 Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

Avant de commencer

            La première édition du recueil de poèmes Les Fleurs du Mal paraît en 1857. Je te laisse faire tes propres recherches dessus. En effet, ce serait long de le présenter sous tous ses aspects majeurs, d’autant plus que le poème dont il est question ici n’englobe pas la majorité des thèmes récurrents au fil de l’œuvre.

La première section du recueil s’intitule « Spleen et idéal ». Le terme « spleen » est emprunté à l’anglais. Il caractérise un sentiment mêlant tristesse, ennui et mélancolie. Quatre poèmes portent le nom de « Spleen », chacun développant le rapport du poète à ce sentiment. Dans le deuxième spleen, le poète décrit un ennui dévastateur qui l’emprisonne dans une existence nourrie de mal-être, cela jusqu’à la volonté de mourir. Seule l’écriture permet d’échapper à cette horrible condition.

Pour anticiper notre travail :

1 – Le parfum et la femme sont deux thèmes majeurs dans Les Fleurs du Mal, sujets à la sensualité, à la recherche d’un idéal. Qu’en est-il, dans ce poème ? Regarde notamment les vers 4 (les cheveux sont l’attribut féminin par excellence) et 14.

2 – Quelle vision de la mémoire Baudelaire nous présente-t-il ?

3 – Relève des couples d’opposés (ex : vie/mort).

Introduction

Amorce : Le spleen est un sentiment qui mêle tristesse, ennui et nostalgie. Il est au cœur du projet des Fleurs du Mal, souvent mis en tension avec l’idéal, d’où le titre de la section principale du recueil : « Spleen et Idéal ».

Présentation du texte : deuxième poème intitulé « Spleen », in Les Fleurs du Mal (1857), Baudelaire, section « Spleen et idéal ». Poème en alexandrins, strophes de longueurs inégales : 1 vers, 13 vers et 10 vers. Écrit à la première personne du singulier.  

Thèmes : étant dans la section « Spleen et idéal », on avait anticipé l’ennui dévastateur, envahissant et synonyme d’emprisonnement, le chaos de l’âme.

Ce poème en alexandrins est composé de trois strophes de longueur inégale : 1 vers, 13 vers puis 10 vers. Il illustre les différentes formes du malaise de vivre du poète en raison d’une mémoire qui entraîne à l’ennui et à la mort. Bilan désespérant lyrique de son existence, comme étant particulièrement lourde et solitaire.

Problématique : Nous allons montrer Baudelaire transmet le spleen, reflet direct du lien entre le poids de sa mémoire et son état d’âme.

Découpage à suit les trois strophes : vers 1 = titre du poème ; vers 2-14 = inventaire chaotique des souvenirs ; vers 15-24 = l’étranger à lui-même et au monde.

I Vers 1 : titre du poème

Première chose remarquable : le vers est séparé du reste du poème, forme une strophe à lui seul (= un monostique). Le fait que la strophe se résume à un unique vers montre la surcharge de la mémoire.

Le caractère personnel et autobiographique du poème et le ton lyrique de complainte pathétique sont donnés dès le départ, avec l’emploi du pronom personnel « je ».

 Narrateur jeune mais qui se sent vieux anticipé, repris plus tard par « vieux boudoir » (V8) et vieux sphinx (V21), et même dans le poème suivant : un roi « jeune et pourtant très vieux » : le thème de la fuite du temps, cher à Baudelaire, apparait.

Hyperbole « mille ans » : il suggère que la quantité de souvenirs correspond à la durée de vie d’un millénaire. Verbes au présent (« ai ») et à l’imparfait (« avais ») : insiste sur la durée.

II Vers 2 à 14 : l’inventaire chaotique des souvenirs : métaphore des objets du passé

V.2 : La première métaphore du cerveau de Baudelaire prend les traits d’un « meuble à tiroirs » : aspect massif du meuble « gros », le pluriel de « tiroirs » et le terme de « encombré » insistent sur la quantité de souvenirs. Émergence du matériel via des problèmes financiers un peu plus tard : « bilans » au sens de bilan financier, « procès » « quittances ». Termes au pluriel pour multiplier la souffrance.

V.3-4 : attribut féminin « lourds cheveux roulés » (rappelant la femme de la « Chevelure »), typique de l’esthétique baudelairienne. Plus tard : « romances » et « billets doux » : mélange des souvenirs d’amour et de soucis matériels qui confère une valeur péjorative à l’ensemble.

V.5 : Le verbe de la phrase, « Cache », que l’on attendait depuis trois vers, reprend le thème de la douleur intérieure. Le « triste cerveau » donne une dimension immatérielle au poète, qui s’oppose à l’accumulation d’images matérielles. La tristesse, la mélancolie, le spleen : état d’âme qui découle logiquement de ce trop-plein de mémoire.

V.6-7 : évocation de la mort, avec la « pyramide » et le « caveau », témoins monumentaux et funèbres du temps passé. Marque la quantité de souvenirs. Progression de plus en plus macabre : accumulation de lieux de conservation après la mort : « pyramide », « caveau », « fosse commune » et « cimetière ».

V.8-10 : le poète est assimilé à un cimetière et les vermisseaux à des vers poétiques. En effet, si le poète est un cimetière, les vers qu’il compose sont comme des vermisseaux qui rongent les cadavres qui habitent ce lieu : les vers servent à se souvenir : rappelle la fonction du poète déjà évoquée dans « Une charogne ». Rimes internes : « remords » et « morts » : association entre mort et souvenir.

V.11-14 : Après s’être comparé à des monuments funèbres, le poète va dans ces vers s’identifier à un lieu : « un vieux boudoir », petit salon élégant réservé à l’usage des femmes. Le caractère ancien de ce lieu « vieux », rappelle le cimetière, puisqu’il est inactif et conserve les souvenirs des femmes venues l’utiliser.

Autrement dit, il ne contient plus que des restes de la vie et de l’amour de ces femmes. Les objets qui encombrent le vieux boudoir sont des « roses fanées », un « fouillis » d’objets morts (« git ») liés à des « modes surannées », c’est-à-dire anciennes et dépassées, des parfums « éventés ». Le motif de la rose est un topos quand il s’agit de métaphoriser le passage du temps.

Champ lexical de ce qui concerne l’art et l’inspiration : « roses », « modes », « pastels », « Boucher » : sorte de mort de la création elle-même.

            III Des métaphores matérielles vers des métaphores immatérielles : un chemin vers la mort

A Vers 15 à 18 : les métaphores du cerveau ayant trait à la mort

V.15 : « Rien » en début de vers : sensiblement mis en avant. Les « boîteuses journées » évoquent la dysharmonie et le manque d’envie, d’inspiration du poète.

V.15-16 : Allongement du temps exprimé 1) par le jeu sur les sonorités : /l/, /n/ 2) par la correspondance aussi entre « journées » et « années » : progression dans la durée.

Le champ lexical du poids : « lourds » souligné par « sous » insiste sur la difficulté de créer : « fruit de la morne incuriosité » : de l’ennui nait la création poétique du poète. Les vers sont ciselés par le poète : les diérèses « incuriosités » et « proportions » montrent que Baudelaire réussit laborieusement à faire de la poésie.

B Vers 19 à 24 : l’ennui, la mort et la solitude

V.19 : Débute par une apostrophe du poète à lui-même : emploi du tiret et du « ô » lyrique, représentant le poète ; peut-on dire qu’il s’agit pour le poète de se moquer de lui-même ou de la poésie par trop romantique (appel au pathétique) ? trop attachée à s’écouter elle-même.

L’emploi du tutoiement et l’opposition des deux fragments « tu n’es plus » (verbe d’état : ennui = inaction), « matière vivante », les paronymes (= mots qui se ressemblent à l’oreille) « morne » et « mort » provoquent un choc visuel et auditif pour le lecteur et renforce l’idée de mort opposée aux expériences vécues, sensations. Le champ lexical de la mort apparait d’ailleurs par le « granit » (pierre, donc inanimée, évoquant la pierre tombale, mémoire de défunt : absence de mouvement, poète figé) rend compte des effets de la mémoire sur l’âme du poète.

V.22 : A cela vient s’ajouter l’idée d’étrangeté et de mystère avec le « sphinx » (symbole de l’immobilité et de l’énigme) « brumeux », « vague épouvante » et l’immensité « Sahara » (désert sans bornes). Le poète devient étranger au monde. Un malaise nait de son immobilité dans le flou, après la perte de couleur (« pâle » et « pastels »). Par ailleurs, le thème de l’incompréhension vis-à-vis du poète apparait avec l’accentuation sur la redondance du « vieux sphinx » : monument oublié, personnage emprisonné, déshumanisé.

V.24 : A l’image d’un poète dont l’art oublié pourrait resurgir, la symbolique et le paysage continuent de se concevoir, dans la mélancolie, « aux rayons du soleil qui se couche » et dans la solitude. Le poète est soumis à l’isolement comme au crépuscule, dont les affres ne se contentent pas des affaires courantes, du « monde insoucieux ». L’adjectif est ici à comprendre comme renvoyant à deux univers : celui du poète, celui de l’environnement, comme une barrière de sable dont le franchissement demeure assez délicat et qui ne se conçoit peut-être que par la poésie. Le dernier mot du poème « se couche » suggère l’abattement du poète, en opposition avec les premiers mots d’affirmation de soi : « je suis ».

Conclusion

Reprise de l’idée majeure de chaque partie.

Poème déséquilibré à l’image d’un esprit déséquilibré I) Monostique qui engage les thèmes du spleen et de la mort de la mort II) Dépeindre ce spleen par un

Dans ce poème inégal, Baudelaire décrit la lourdeur de son passé. Évoqué réellement et métaphoriquement, ce dernier prend l’aspect de la mort omniprésente. Immobile et figé, le poète n’est déjà plus vivant, exclu du monde, solitaire et abandonné. Cet état provient de son ennui, de son inaction qui le poussent à réfléchir douloureusement sur son passé.

Propositions d’ouverture, au choix :

– Lettre de Baudelaire à sa mère, en 1857 (année de parution des Fleurs du Mal): « Ce que je sens, c’est un immense découragement, une sensation d’isolement insupportable, une peur perpétuelle d’un malheur vague (…) Je me demande sans cesse : à quoi bon ceci ? A quoi bon cela ? C’est le véritable esprit de spleen ». Le poète tire une vision universelle, éternelle en orchestrant ce bric-à-brac grâce à son travail de la langue, mais il le vit mal, comme une prison fatale.

– pour le philosophe allemand Nietzsche, l’oubli est une condition d’accès au bonheur : il voit l’excès de mémoire comme un obstacle au mouvement de la vie, au futur, à l’essor de la civilisation, cause de spleen et d’enlisement, par opposition au « Gai savoir ».