Le Rouge et le Noir – partie I, chapitre 15 (début)

Le Rouge et le Noir, Stendhal, partie I, chapitre 15 (début)

            Un jeu de séduction dure entre Julien Sorel, jeune homme issu du peuple, et Madame de Rênal, bourgeoise mariée. Une nuit, Julien Sorel se décide enfin à aller voir la femme dont il est amoureux… 

Je lui ai dit que j’irais chez elle à deux heures, se dit-il en se levant ; je puis être inexpérimenté et grossier comme il appartient au fils d’un paysan. Madame Derville me l’a fait assez entendre, mais du moins je ne serai pas faible.

Julien avait raison de s’applaudir de son courage, jamais il ne s’était imposé une contrainte plus pénible. En ouvrant sa porte il était tellement tremblant que ses genoux se dérobaient sous lui, et il fut forcé de s’appuyer contre le mur.

Il était sans souliers. Il alla écouter à la porte de M. de Rênal, dont il put distinguer le ronflement. Il en fut désolé. Il n’y avait donc plus de prétexte pour ne pas aller chez elle. Mais grand Dieu, qu’y ferait-il ? Il n’avait aucun projet, et quand il en aurait eu, il se sentait tellement troublé qu’il eût été hors d’état de les suivre.

Enfin, souffrant plus mille fois que s’il eût marché à la mort, il entra dans le corridor qui menait à la chambre de madame de Rênal. Il ouvrit la porte d’une main tremblante et en faisant un bruit effroyable.

    Il y avait de la lumière, une veilleuse brûlait sous la cheminée ; il ne s’attendait pas à ce nouveau malheur. En le voyant entrer madame de Rênal se jeta vivement hors de son lit. — Malheureux ! s’écria-t-elle. Il y eut un peu de désordre. Julien oublia ses vains projets et revint à son rôle naturel ; ne pas plaire à une femme si charmante lui parut le plus grand des malheurs. Il ne répondit à ses reproches qu’en se jetant à ses pieds, en embrassant ses genoux. Comme elle lui parlait avec une extrême dureté, il fondit en larmes.

I – Premier paragraphe : pensées de Julien, décision de se lancer

Le paragraphe entier est au discours indirect libre, ce qui permet d’introduire “je”, soit la détermination de Julien Sorel. Cette détermination se retrouve dans deux verbes : « j’irais », un conditionnel qui a une valeur de futur dans le passé, et « serai », qui exprime une action résolue.

Ce paragraphe rappelle également que Julien et madame de Rênal ne sont pas issus de la même classe sociale. On peut interpréter cette différence d’origine comme une épreuve supplémentaire que Julien doit dépasser. D’ailleurs, l’adjectif qualificatif « faible » indique également l’idée de dépassement.

II – Deuxième, troisième et quatrième paragraphes : la traversée du couloir, entre héroïsme et dérision

Le début de l’extrait nous montre la bravoure de Julien au moment où il décide de rejoindre Mme de Rênal : “je ne serai pas faible” (§1). Néanmoins, on décèle une ironie dans les commentaires du narrateur à l’égard de l’attitude de Julien, qui remet en question son exploit en rappelant au lecteur en quoi il consiste : traverser un couloir. Cette ironie est exprimée par le biais de plusieurs antiphrases hyperboliques :  “jamais il ne s’était imposé une contrainte plus pénible” (§2), « souffrant mille fois plus que s’il eût marché à la mort » (§4), « bruit effroyable » (§4). En somme, deux visions se superposent : celle que Julien a de lui-même (le héros), nuancée par celle du narrateur, qui ne manque pas d’ironie pour rappeler au lectorat que le personnage n’a rien d’héroïque.

L’angoisse terrible atteint physiquement le personnage. En effet, il est “tellement tremblant que ses genoux se dérobaient sous lui” (§2). Le fait que ce soit les “genoux” qui soient concernés et pas une autre partie rend tout déplacement, toute posture fière est impossible. L’allitération en [t] ouvrant cet extrait rend également la scène friable.  En outre, on peut établir un lien avec la fin de l’extrait où l’on voit que Julien tombe aux pieds de Mme de Rênal. Ce passage crée un contraste avec le début de l’extrait où on compare Julien à un héros puisque tomber à genoux face à une dame n’a rien d’héroïque. Nous reviendrons sur la dimension religieuse de cet extrait.

Le non-héroïsme de Julien se manifeste à nouveau dans le troisième paragraphe. La phrase « Il en fut désolé. » (§3) – « en » se réfère au fait que l’époux de madame de Rênal dorme – peut être comprise de différente façon, entre devoir et conscience. En effet, on peut s’interroger sur le sens à donner au mot « désolé » : Julien est-il « désolé » pour lui ou pour son hôte et employeur ? S’il est « désolé » pour lui, la phrase prend une allure de devoir : il doit désormais se lancer, il n’a plus d’autre choix. S’il est, au contraire, pour l’endormi, alors la question de la conscience se pose : l’infidélité est autant susceptible que le remords de pointer. La phrase suivante, « Il n’y avait donc plus de prétexte pour ne pas aller chez elle. » (§3) est à l’image des pensées de Julien. En effet, elle est construite sur deux litotes qui complexifient un propos qui aurait pu être simple : “il devait y aller”. Cet amalgame entre une syntaxe négative et un fond positif crée une confusion, reflétant l’état d’esprit de Julien.

Ce mouvement se clôt sur une allitération en [r] doublée d’une antiphrase hyperbolique : « bruit effroyable » (. En effet, cette expression est hautement ironique car une porte qui s’ouvre ne peut pas provoquer un tel bruit ; tout ce qui relève des impressions personnelles de Julien est amplifié depuis le début du texte. Cet excès est aussi signifié par le [r], d’autant plus dur qu’il est associé à des consonnes rudes : l’expression produit elle-même un « bruit effroyable ».

Note : dans les deux dernières observations, on observe un phénomène d’harmonie imitative. C’est quand la forme du texte mime, imite son fond (voir ici « Les liens entre forme et fond »). Les deux litotes rendent la phrase bancale, à l’image des pensées de Julien. L’allitération en [r] dans « bruit effroyable » provoque un bruit effroyable au sein de la phrase même.

III – Dernier paragraphe : Julien Sorel arrive enfin à la chambre de madame de Rênal

Ce cinquième et dernier paragraphe est avant tout marqué par un polyptote : « malheur », « malheureux », « malheurs ». La déclinaison de cette famille n’a certainement rien du hasard, et peut

Quelques mots sur les symboliques religieuses dans ce texte :