La Princesse de Clèves : l’espionnage

La Princesse de Clèves, « Le pavillon », Madame de Lafayette, 1678

1 Sitôt que la nuit fut venue, il entendit marcher, et quoiqu’il fît obscur, il reconnut aisément M. de Nemours. Il le vit faire le tour du jardin, comme pour écouter s’il n’y entendrait personne et pour choisir le lieu par où il pourrait passer le plus aisément. Les palissades étaient fort hautes, et il y en avait encore derrière, pour empêcher qu’on ne pût entrer, en sorte qu’il était assez difficile de se faire passage. M. de Nemours en vint à bout néanmoins.

Sitôt qu’il fut dans ce jardin, il n’eut pas de peine à démêler où était Mme de Clèves. Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet, toutes les fenêtres en étaient ouvertes et, en se glissant le long des palissades, il s’en approcha avec un trouble et une émotion qu’il est aisé de se représenter.

Il se rangea derrière une des fenêtres, qui servaient de porte, pour voir ce que faisait Mme de Clèves. Il vit qu’elle était seule, mais il la vit d’une si admirable beauté, qu’à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue. Il faisait chaud, et elle n’avait rien sur sa tête et sur sa gorge que ses cheveux confusément rattachés. Elle était sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans, elle en choisit quelques-uns, et M. de Nemours remarqua que c’étaient des mêmes couleurs qu’il avait portées au tournoi. Il vit qu’elle en faisait des nœuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu’il avait portée quelque temps et qu’il avait donnée à sa sœur, à qui Mme de Clèves l’avait prise sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à M. de Nemours.

Après qu’elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentiments qu’elle avait dans le cœur, elle prit un flambeau et s’en alla, proche d’une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de Metz, où était le portrait de M. de Nemours, elle s’assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner.

Avant de commencer

A la cour du roi Louis XIV (né en 1638 et mort en 1715), le mouvement littéraire du classicisme prédomine. Sur les bancs de l’école, on le découvre généralement par le biais des fables de La Fontaine, des comédies de Molière et des tragédies de Racine et Corneille. Cependant, ce mouvement touche également au genre du roman, le plus connu étant La Princesse de Clèves de madame de La Fayette.

Les œuvres classiques ont le point commun de répondre aux attentes du placere-docere (= plaire en instruisant). Par exemple fables de La Fontaine sont de brefs récits plaisants qui délivrent une morale ; les comédies de Molière font rire tout en mettant en avant des défauts humains ; les tragédies de Corneille racontent une histoire émouvante qui invite à réfléchir sur l’amour et l’honneur. Aussi, le style d’écriture tend toujours à la perfection, doublée d’une certaine élégance.

Pour anticiper notre travail :

1 – A ta lecture de La Princesse de Clèves A) L’histoire est-elle plutôt triste ou amusante ? B) A ton avis, quelle vision madame de La Fayette propose-t-elle sur le coup de foudre ?

2 – A) Connais-tu des scènes artistiques de déclaration d’amour ? Dans la littérature, mais aussi dans le cinéma, la peinture… B) Quelle est l’originalité de cette scène ?

            Introduction

Amorce : L’amoureux héroïque qui brave tous les dangers pour s’approcher de la femme qu’il aime est un motif récurrent dans les histoires médiévales mettant en scène l’amour courtois.

Mise en contexte et présentation du texte : Dans notre extrait, le duc de Nemours, avec qui la princesse de Clèves a eu un coup de foudre réciproque, observe secrètement cette dernière, avec désir et passion. Il ignore qu’un homme envoyé par le prince de Clèves, époux de la princesse, l’observe secrètement.

Caractérisation : Différents éléments de cet extrait font qu’il prend presque la tournure d’un récit chevaleresque selon la tradition de l’amour courtois. Les deux amoureux s’avouent leurs sentiments par le regard et la suggestion et non par la parole, ce qui rend cette déclaration surprenante et singulière.

Problématique : Nous allons montrer en quoi cette scène entre observation et contemplation devient l’aveu d’un amour réciproque.

Annonce du découpage : I) l.1-10 la construction d’une scène mystérieuse, II) l.11-20 une déclaration d’amour réciproque teintée d’érotisme, III) l.21-25 une mise-en-abyme qui ouvre à la rêverie

I L.1-10 La mise en place d’une scène vivante et mystérieuse dans laquelle le duc de Nemours devient un héros  

            A L.1-6 Première symbolique : franchir les obstacles insurmontables

Ce paragraphe est présenté du point de vue d’un homme envoyé par le prince de Clèves. Son regard rend précisément compte des faits et gestes du duc de Nemours. Le mystère prédomine, mêlé à un certain héroïsme.

L.1 : La formule « Sitôt que », présente en reprise anaphorique l.7, apporte de l’action. La « nuit » teinte la scène de mystère, ce qui suscite l’intérêt du lecteur / de la lectrice. Le verbe « entendit », de même que le champ lexical de la vue à venir, éveille ces deux sens et contribuent au mystère.

Le pronom « il » se réfère à l’homme envoyé par le prince de Clèves. Ainsi, il est comme les yeux et les oreilles du mari potentiellement trompé ; ce dernier est donc indirectement présent. Cela contribue au suspens.

L.4 : « les palissades étaient fort hautes, et il y en avait encore derrière » : cette précision montre que le duc de Nemours surmonte que d’obstacles pour voir la princesse. Nous pouvons – y voir la métaphore d’un amour inaccessible. Le motif de la bien-aimée recluse dans un lieu difficile d’accès est récurrent dans le genre du merveilleux, où seul un brave jeune homme parvient à franchir ces étapes.

Ces difficultés, couplées à l’anaphore « Sitôt que » créent une scène d’action, qui fait presque du duc de Nemours un personnage héroïque.

L.2 et 4 : le « tour du jardin » et les « palissades » créent un espace clos, qui nous permet de mieux nous figurer la scène, et de presque détacher cette dernière de la réalité. Nous verrons un peu plus tard que le fantasme et la rêverie sont des composantes majeures de cet extrait.

            B L.7-10 Seconde symbolique : la princesse de Clèves ouverte au duc de Nemours

La narration reprend selon le regard, cette fois, du duc de Nemours.

L.7-8 : développement du champ lexical de la vue : « vit », « lumières », aussi « voir », « vit » et « vue » dans le paragraphe suivant. Ce souligne l’importance du regard dans cette scène. Le « cabinet » est une pièce intime, et y regarder la princesse revient métaphoriquement à rentrer dans son intimité.

La lumière s’oppose à l’obscurité du jardin, évoqué l.1. On a donc une quasi théâtralisation, où l’intimité de la princesse devient un spectacle à part entière.

L.8 : De la même façon que les « palissades » qui sont « fort hautes » peuvent symboliser l’amour inaccessible, le fait que « toutes les fenêtres » soient « ouvertes » peut symboliser le cœur de la princesse de Clèves entièrement ouvert au duc. Là où elles auraient pu marquer l’ultime frontière, cette fois infranchissable car elles se ferment de l’intérieur et qu’elles sont possiblement en hauteur, ces « fenêtres » sont, au contraire, la preuve d’un dévoilement total. 

L.9 : « un trouble et une émotion qu’il est aisé de se représenter » : la scène d’espionnage se transforme en une scène aux penchants érotiques. Les termes en questions sont certainement des euphémismes qui permettent de préserver les bienséances. Le pronom impersonnel « il » invite le lecteur / la lectrice à interpréter à leur juste valeur ces euphémismes.

Transition : après les étapes pour parvenir au pied de chez la princesse et le début du trouble du duc, la scène suggère une déclaration d’amour empreinte d’un érotisme latent.

            II L.11-20 Une déclaration d’amour réciproque muette et implicite

Le trouble du duc de Nemours et la gestuelle de la princesse de Clèves connotent une véritable déclaration d’amour, qui a cela de surprenant qu’aucun mot n’est prononcé. Tout se joue par le regard et l’érotisme dissimulé.

L.11 : suite du champ lexical de la vue, qui crée un polyptote, que nous avons déjà mentionné.

« il se rangea derrière une des fenêtre » : le jeu d’observation se double d’un jeu de dissimulation, relevant l’interdit à la fois de sa présence ici et du caractère voyeuriste de la scène.

L.12-13 : entre observation et dissimulation, on retrouve aussi la contemplation, comme un véritable spectacle : « si admirable beauté ». Le trouble est bien présent : « à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue ». Le désir pointe.  

L.13-14 : poursuite du caractère érotique et voyeuriste de la scène. La gorge = la poitrine (d’où le soutien-gorge ; au passage, le sein désigne le décolleté) : la princesse est à demi-nue + « les cheveux confusément rattachés » : à l’époque, les cheveux sont considérés comme un atout de séduction, il convient donc de les attacher. Ici, le fait qu’ils soient grossièrement « rattachés » et qu’ils se trouvent sur la poitrine suggèrent que la princesse, plus que son cœur, offre également son corps au duc.

« Il faisait chaud » : peut se comprendre comme un hypallage pour caractériser le désir masculin qui monte chez le duc de Nemours.

L.16-17 : « des mêmes couleurs qu’il avait portées au tournoi » : une fois de plus, nous pouvons envisager un écho de l’amour courtois médiéval, quand le chevalier combat en tournoi pour défendre les couleurs de sa bien-aimée. Cependant, ici, c’est bien la dame qui porte les couleurs de l’homme : cet inversement prouve l’amour de la princesse pour le duc.

L.17-18 : le fait que la princesse fasse « des nœuds à une canne » offerte par le duc avec des rubans qui portent ses couleurs ne laisse place au doute : la « canne » est un objet phallique, et le fait de faire des nœuds autour exprime certainement le désir de la princesse de s’unir physiquement avec lui.

Cette déclaration muette suggère d’emblée que l’amour rêvé peut s’avérer plus intense que l’amour concrétisé.

Transition : la princesse va répondre au désir du duc par le biais de son portrait, créant une mise-en abyme ouverte à la rêverie et au fantasme.

 

            III  L.21-25 Le double regard

L.21-22 : le paragraphe s’ouvre sur la succession de quatre termes formant une gradation :  « grâce », « douceur », « sentiments, « cœur ». Cela montre l’intensité de ce qu’éprouve la princesse.

L.22 et 24 : trois verbes au passé simple, « prit », « s’assit » et « se mit » : la princesse se languissait, et le fait qu’elle ait un comportement plus actif semble répondre aux pulsions masculines en train de s’éveiller chez le duc de Nemours.

L.23-24 : « le portrait de Nemours » suggère une mise-en-abyme, dans la mesure où la scène initiale de la princesse s’apparente elle-même à un tableau. Ce dispositif crée un parallèle entre les deux personnages : le duc regarde la princesse tandis que la princesse regarde le duc via son portrait. Le « flambeau » l.22 qui permet à la princesse de regarder le « portrait » s’apparente à une métaphore de l’amour qui brûle entre eux. 

Le motif de la princesse inaccessible à son amoureux rappelle une fois de plus le thème de l’amour courtois. Ici, la « passion » l.25 prend d’autant plus d’intensité qu’elle ne s’accomplit pas : la « rêverie » l.25 laisse la porte ouverte à tous les fantasmes et fantaisies. L’ensemble se joue sur un jeu de double regard.

            Conclusion

Phrase du type : Nous allons maintenant conclure / Nous arrivons à la conclusion

Rappel des idées majeures : I) une scène vivante et mystérieuse  II) une déclaration d’amour réciproque implicite III) un double tableau qui manifeste la passion et l’érotisme

Nous avons ainsi un tableau où tout se compose par le regard et la dissimulation. Madame de La Fayette nous suggère alors que la passion non vécue, rêvée, propose plus d’intensité qu’une passion concrétisée, et le fait que la déclaration d’amour soit muette ne peut que confirmer cette impression.

Proposition d’ouverture : Ce passage peut nous faire penser à la célèbre scène dite « scène du balcon » dans Roméo et Juliette (1597) de Shakespeare. En effet, Roméo parvient difficilement à arriver au pied de chez Juliette, avec qui il développe des sentiments interdits.

Juliette : Les murs du jardin sont élevés et difficiles à escalader.

Roméo : J’ai franchi ces murailles avec les ailes légères de l’amour.