Médée, acte I scène 4, Corneille

Médée furieuse, Delacroix, 1836-1838, huile sur toile.

Et vous, troupe savante en noires barbaries,
210 Filles de l’Achéron, pestes, larves, furies,
Fières sœurs, si jamais notre commerce étroit
Sur vous et vos serpents me donna quelque droit,
Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes
Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes ;
215 Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers,
Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers,
Apportez-moi du fond des antres de Mégère
La mort de ma rivale, et celle de son père
Et si vous ne voulez mal servir mon courroux,
220 Quelque chose de pis pour mon perfide époux :
Qu’il coure vagabond de province en province,
Qu’il fasse lâchement la cour à chaque prince,
Banni de tous côtés, sans bien et sans appui,
Accablé de frayeur, de misère, d’ennui,
225 Qu’à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse,
Qu’il ait regret à moi pour son dernier supplice
Et que mon souvenir jusque dans le tombeau
Attache à son esprit un éternel bourreau.

Jason me répudie ! Et qui l’aurait pu croire ?
230 S’il a manqué d’amour, manque-t-il de mémoire ?
Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits ?
M’ose-t-il bien quitter après tant de forfaits ?
Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j’ose,
Croit-il que m’offenser ce soit si peu de chose ?
235 Quoi ! Mon père trahi, les éléments forcés,
D’un frère dans la mer les membres dispersés,
Lui font-ils présumer mon audace épuisée ?
Lui font-ils présumer qu’à mon tour méprisée,
Ma rage contre lui n’ait par où s’assouvir
240 Et que tout mon pouvoir se borne à le servir ?
Tu t’abuses, Jason, je suis encor moi-même.
Tout ce qu’en ta faveur fit mon amour extrême,
Je le ferai par haine et je veux pour le moins
Qu’un forfait nous sépare, ainsi qu’il nous a joints,
245 Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage,
S’égale aux premiers jours de notre mariage
Et que notre union, que rompt ton changement,
Trouve une fin pareille à son commencement.
Déchirer par morceaux l’enfant aux yeux du père
250 N’est que le moindre effet qui suivra ma colère ;
Des crimes si légers furent mes coups d’essai :
Il faut bien autrement montrer ce que je sais,
Il faut faire un chef-d’œuvre, et qu’un dernier ouvrage
254 Surpasse de bien loin ce faible apprentissage.

Introduction

Amorce : A l’origine, Médée était une sorcière aux pouvoirs maléfiques. Le dramaturge grec Euripide, pour un concours de tragédie en -431, a fait de Médée une mère infanticide. Le succès a été tel que dans les reprises du mythe par Sénèque et Corneille, c’est cette caractéristique de la sorcière qui a été mise en avant, tant et si bien qu’aujourd’hui, le nom de Médée est systématiquement associé à la mère criminelle.

Présentation du texte et contextualisation : Il s’agit de l’acte I scène 4 de Médée de Corneille, pièce jouée pour la première fois en 1635.

Résumé : Pour la première fois, Médée, apparaît sur scène. Son mari, Jason, pour qui Médée a trahi son père et tué son frère, est tombé amoureux d’une autre femme. Médée explique qu’elle veut se venger de l’infidèle en tuant leurs propres enfants.

Problématique : Ainsi, comment la première apparition de Médée sur scène annonce-t-elle le caractère tragique de la pièce ?

Annonce du plan : I) L’ethos de Médée II) La fatalité d’une héroïne tragique

            I – La construction de l’ethos de Médée

A – Une entrée fulgurante

Cette scène est la première apparition de Médée, personnage éponyme. Sa tirade est emportée, on sent la violence qui émane du texte. On a un discours énergique (= energeia), marqué par exemple par des verbes à l’impératif « Sortez » vers 213, « Laissez » vers 215, « faites » vers 216, « Apportez » vers 217.  

Nombreuses figures d’insistance : vers 211-212 « Filles de l’Achéron, pestes, larves, furies / Fières sœurs » (accumulation), vers 222-223 « Qu’il coure (…) Qu’il fasse » vers 233-234 entiers, vers 239-240 « Lui font-ils présumer (…) Lui font-ils présumer » ; vers 253-254 « Il faut (…) Il faut » (anaphores), vers 231 « manqué (…) manque » (polyptote)

B – La réitération d’un mythe : une façon de donner plus de puissance et de carrure au célèbre personnage

Un personnage qui traverse le temps : de ‘simple’ sorcière à mère infanticide (caractéristique ajoutée par Euripide pour un concours de tragédie), reprise par Sénèque puis Corneille : on a là un personnage hors normes, qui s’affirme comme tel dans cette tirade.

Inspiration de la réécriture de Sénèque, cf. prologue 9-28 (traduction : Charles Guittard), nombreux intertextes : « les mêmes flammes » vers 214 // « torche funeste », « La mort de ma rivale, et celle de son père » vers 219 // « la mort pour la nouvelle épouse, la mort pour le beau-père », « Qu’il coure vagabond de province en province » vers 223 // « qu’il aille d’une ville inconnue à une autre », « Banni de tous côtés, sans bien et sans appui » vers 224 // « sans connaître le foyer domestique ».

C – Une héroïne de tragédie

Médée donne ici sa pleine mesure à la notion ethos-pathos-logos, clé de voûte de la tragédie.

Pour l’ethos : entrée du personnage donc première impression. Découverte des ambitions folles, qui dessinent la sorcière et mère infanticide qu’elle est.

Pour le pathos : champs lexicaux de sentiments : la haine et la colère. « mort » vers 218, « accablé » vers 222,  vers 224 entier, « dernier supplice » vers 226, « bourreau » vers 227, « ma rage » vers 238, « ma colère » vers 249 (entre autres).

Pour le logos : long monologue (70 vers). Procédés rhétoriques nombreux, qui donnent au discours son énergie. Questions rhétoriques vers 229, 230, 231, 232, 240, 256 (entre autres), rimes sémantiques pour appuyer le discours : parjure / injure vers 205-206, barbaries / furies vers 209-210, épuisée / méprisée vers 237-238, s’assouvir / servir vers 239-240.

« je suis encor moi-même » vers 242 : vers intéressant car il fait certainement allusion au fait que Sénèque, dans ses réflexions philosophiques, se soit interrogé sur le sens du crime lorsque le criminel ne s’appartient plus lui-même. Médée est par excellence le personnage qui a littéralement perdu le contrôle de lui-même pendant son crime. Cet hémistiche de Corneille peut être lu comme un écho à cette question, fortement débattue de son temps. Le fait que Médée dise qu’elle est « encor (elle)-même » montre que justement, elle ne l’est plus, qu’elle n’accepte pas ce fait : preuve en est qu’elle le contredit. Volonté d’échapper scelus nefas (= crime extraordinaire, sens littéral).

            II – La fatalité d’une héroïne tragique  

A – Le recours au divin

Pour sa vengeance, Médée fait appel au divin aux vers 209-211 et 217. Les Furies sont les déesses de la vengeance, nées du sang d’Ouranos lorsque son coït permanent avec sa propre mère a été violemment interrompu. Cette référence rappelle logiquement la problématique des liens de famille. Apostrophes pour invoquer les divinités. La mention de la principale Furie, « Mégère » en appelle au plus haut rang de la vengeance.

L’« Achéron » est une ramification du Styx, fleuve entourant les enfers : intervention de forces obscures, maléfiques.

B – La vengeance et le crime comme seules issues 

« Il faut faire un chef d’œuvre » vers 254 : la vengeance de Médée est comparée à un « chef d’œuvre », ce qui exprime le caractère exceptionnel et grandiose de son projet.

« notre union (…) Trouve une fin pareille à son commencement » vers 248-249 : Jason et Médée se sont unis dans le crime (Médée a trahi son père et tué son frère par amour) ; ils doivent également se séparer dans le crime. Deux diérèses s’enchaînent vers 246-247 « mari-age » et « uni-on » : séparation au sein des mots qui signifient l’unité.

Claude Levi-Strauss, dans son article « La structure des mythes » (1955), écrit que les histoires tragiques de la mythologie grecque sont souvent dues à des liens familiaux sous ou surestimés. La vengeance de Médée tient tout à fait aux liens familiaux sous-estimés : vers 250 « Déchirer par morceaux l’enfant aux yeux du père » : montre un détachement total et une rupture irréversible des liens de la famille. Renversement annoncé aussi plus haut vers 242-243 : « mon amour extrême » VS « Je le ferai par haine »

            Conclusion

Idées clés : dans cette scène…

1) On assiste à l’entrée fulgurante de Médée, héroïne tragique éponyme.

2) La rhétorique passionnée et emportée de Médée lui construit un ethos de criminelle.

3) Médée procède à la mise en place de la mécanique tragique en annonçant qu’elle compte tuer ses enfants pour se venger de son mari, soit une descente vers le scelus nefas.

Proposition d’ouverture :

– Comparaison avec le sens de la tragédie chez Racine. Chez Corneille, les personnages ont tendance à anticiper voire concevoir leur propre tragédie, à modeler leur propre destin. Médée en est un exemple parfait. Au contraire, chez Racine, les personnages subissent leur destin. Ainsi, Médée, qui planifie de tuer ses enfants, s’oppose à Andromaque, dont la tragédie ne dépend que des autres personnages.