Lucrèce Borgia, acte III scène 3, Victor Hugo

Analyse linéaire

Portrait de Lucrèce Borgia par Bartolomeo Veneto, 1515

Gennaro
Qu’avez-vous fait de ma mère, madame Lucrèce Borgia ?



Dona Lucrezia

Attends, attends ! Mon dieu, je ne puis tout dire. Et puis, si je te disais tout, je ne ferais peut-être que redoubler ton horreur et ton mépris pour moi ! Écoute-moi encore un instant. Oh ! que je voudrais bien que tu me reçusses repentante à tes pieds ! Tu me feras grâce de la vie, n’est-ce pas ? Eh bien, veux-tu que je prenne le voile ? Veux-tu que je m’enferme dans un cloître, dis ? Voyons, si l’on te disait : cette malheureuse femme s’est fait raser la tête, elle couche dans la cendre, elle creuse sa fosse de ses mains, elle prie Dieu nuit et jour, non pour elle, qui en aurait besoin cependant, mais pour toi, qui peux t’en passer ; elle fait tout cela, cette femme, pour que tu abaisses un jour sur sa tête un regard de miséricorde, pour que tu laisses tomber une larme sur toutes les plaies vives de son cœur et de son âme, pour que tu ne lui dises plus comme tu viens de le faire avec cette voix plus sévère que celle du jugement dernier : Vous êtes Lucrèce Borgia ! Si l’on te disait cela, Gennaro, est-ce que tu aurais le cœur de la repousser ! Oh ! grâce ! Ne me tue pas, mon Gennaro ! Vivons tous les deux, toi pour me pardonner, moi, pour me repentir ! Aie quelque compassion de moi ! Enfin cela ne sert à rien de traiter sans miséricorde une pauvre misérable femme qui ne demande qu’un peu de pitié ! — Un peu de pitié ! Grâce de la vie ! — Et puis, vois-tu bien, mon Gennaro, je te le dis pour toi, ce serait vraiment lâche ce que tu ferais là, ce serait un crime affreux, un assassinat ! Un homme tuer une femme ! Un homme qui est le plus fort ! Oh ! tu ne voudras pas ! tu ne voudras pas !



Gennaro, ébranlé

Madame…


Dona Lucrezia

Oh ! Je le vois bien, j’ai ma grâce. Cela se lit dans tes yeux. Oh ! laisse-moi pleurer à tes pieds !



Une voix au-dehors
Gennaro !


Gennaro
Qui m’appelle ?


La voix
Mon frère Gennaro !


Gennaro
C’est Maffio !


La voix
Gennaro ! Je meurs ! Venge-moi !


Gennaro, relevant le couteau
C’est dit. Je n’écoute plus rien. Vous l’entendez, madame, il faut mourir !

Avant de commencer

La famille Borgia a régné d’une main de fer sur Rome aux XVe et XVIe siècles, entre bains de sang, corruption, meurtres, inceste, et plus encore. Dans la pièce de Victor Hugo, Lucrèce Borgia, cruelle duchesse à la réputation toute faite, est amoureuse de Gennaro, mais elle découvre qu’il est son fils, qu’elle a abandonné quand il était enfant. Cependant, elle ne dit rien à Gennaro. En parallèle, Gennaro est toujours à la recherche de sa mère, et il comprend que Lucrèce Borgia en sait long sur elle. Les péripéties se succèdent, jusqu’à l’acte 3 scène III, notre texte. Gennaro, sur le point de la tuer, soudoie Lucrèce Borgia de lui dire la vérité sur sa mère. 

Aristote est un philosophe de la Grèce antique. Il a également écrit un essai, Poétique, qui aborde sa conception du théâtre, en particulier de la tragédie. Il a aussi posé les bases de l’art de la rhétorique. Selon lui, dans un discours argumentatif, l’ethos, le pathos et le logos sont les trois piliers pour un propos réussi (fonctionne dans la littérature, la politique, le marketing…) : 

– ethos = comment se présente celui /celle qui argumente : caractère, intentions, voix (au théâtre, la tirade de Lucrèce Borgia est criée plus que parlée) ;

– pathos = générer des émotions, notamment en se mettant à la place de l’audience (ici, c’est Gennaro) ;

– logos = construction de l’argumentation et du propos entier, être compris(e) par l’audience (idem).

Pour anticiper :

1 – Relève trois éléments auxquels on peut s’intéresser dans l’étude de l’ethos, du pathos et du logos de Lucrèce Borgia (trois éléments pour chacun, donc neuf au total).

2 – Lucrèce Borgia fait-elle appel plutôt à la raison ou aux sentiments de Gennaro ? A ton avis, pourquoi ? 

3 – A ce stade de la pièce, Lucrèce Borgia vient d’empoisonner tout un groupe de nobles, et elle est une cruelle souveraine sans pitié. Dans quelle mesure change-t-elle de visage ici ? Pourquoi ? 

4 – Que t’inspire Lucrèce Borgia telle que représentée sur la peinture de Bartolomeo Veneto ?

Introduction 

Amorce : La famille Borgia a eu une grande influence politique et religieuse sur Rome pendant deux siècles. Famille également connue pour sa sinistre réputation : bains de sang, corruption, empoisonnements, inceste.

Mise en contexte : Le drame romantique tragique de Victor Hugo Lucrèce Borgia, joué pour la première fois en 1833, aborde le dernier vice mentionné : l’inceste. Lucrèce Borgia, fille du pape, dont l’un des frères a tué l’autre car ils étaient amoureux de leur sœur, a un fils : Gennaro. Cependant, Gennaro ayant été abandonné, il ignore qui est sa mère (mais il sait qui est la cruelle Lucrèce Borgia). 

Présentation du texte : Toute fin de l’œuvre : Gennaro soudoie Lucrèce Borgia de lui révéler l’identité de sa mère et est sur le point de la tuer. Registres : tragique, pathétique, lyrique. On est proche du dénouement, tension dramatique à son comble. Attention : « dramatique » n’est pas un registre ; c’est pour dire que ça se réfère au théâtre, tout simplement. 

Caractérisation : tirade de Lucrèce Borgia puis échange de stichomythies (= brèves répliques). Correspond aux attentes du drame romantique : expression extrême des sentiments, paroxysme du mélodrame (= théâtre populaire caractérisé par une intrigue complexe et des situations violentes).

Problématique : Nous allons montrer comment les derniers instants de la pièce ralentissent le dénouement tragique par la révélation d’une Lucrèce Borgia abattue et repentante.

Annonce du découpage : Selon la progression dramatique I) Question de Gennaro à Lucrèce Borgia, qu’il ignore être sa mère, II) Tirade de Lucrèce Borgia : plaidoyer pour implorer le pardon de Gennaro, III) L’espoir du pardon de Gennaro IV) Le brusque retournement final : Gennaro va tuer Lucrèce Borgia.

I L.1 La question de Gennaro

L.1 : Gennaro sait que Lucrèce Borgia est la sœur de son père, mais il pense qu’elle est sa tante. La formulation de la phrase avec l’expression verbale faire de montre que Gennaro envisage que le pire a pu arriver à sa mère, ce qui s’accorde avec la tragédie.

Transition : dans sa réponse, Lucrèce Borgia va se détacher de son ethos de monstre. 

            II L.2-23 Tirade de Lucrèce Borgia : plaidoyer pour implorer le pardon de Gennaro

La longue tirade de Lucrèce Borgia agit comme un moyen de repousser l’issue fatale. Gennaro est sur le point de tuer la duchesse. Le drame romantique prend ici sa pleine mesure par l’ethos-pathos-logos.

Remarque globale : abondance de phrases exclamatives et interrogatives, des interjections, qui reflètent les sentiments excessifs. 

Au théâtre, cette tirade est généralement criée plutôt que parlée. 

            A L.2-6 Un début de tirade qui cherche d’emblée à repousser l’aveu 

L.1 : « Attends, attends ! » = épizeuxe qui apporte dès le départ de l’intensité. Intensité démultipliée par l’accumulation de phrases exclamatives et interrogatives qui suivent. 

Les deux phrases suivantes : ménager du suspens, retarder le moment de l’aveu. 

L.3 : « repentante à tes pieds ! » : l’allitération en /t/ mime des coups donnés, marqueur de violence qui s’ajoute à la plainte de Lucrèce Borgia.  

L.5 : anaphore sur « veux-tu » : insistance. Deux questions aussi marquées par des rimes internes : « prenne »/ « enferme » + « voile »/ « cloître ». L’irruption du pathétique appliquée à Lucrèce Borgia elle-même et l’utilisation du « je » suggère qu’elle s’incarne déjà dans la figure de mère.

L.5-6 : interjection « Eh bien » et appuis du langage « dis » et « Voyons » : retardent le dénouement, l’aveu. 

            B L.6-13 Acmé (= point le plus haut) du pathétique : Lucrèce Borgia fait part de sa misère 

L.6-12 : longue phrase dans laquelle Lucrèce Borgia parle indirectement de sa propre condition.

L.6-8 : anaphore « elle » + image morbide : en exposant son propre malheur, en convoquant des images misérables, Lucrèce Borgia dépeint ses souffrances, comme pour susciter la pitié de Gennaro par avance, quand il apprendra qu’elle est sa mère. Ces images misérables accumulées forment une hypotypose (= description tellement précise et vivante qu’on a l’impression d’avoir ce dont on parle devant nos yeux) qui contribue au tragique. 

L’enchaînement des trois propositions juxtaposées crée une gradation dans l’horreur. 

L.10-11 : registres lyrique et pathétique pour susciter la pitié de Gennaro : « regard de miséricorde », « une larme sur toutes les plaies vives de son cœur et de son âme » 

            C L.13-20 Demande de repentance 

Lucrèce Borgia a recours à la pitié pour persuader Gennaro de ne pas la tuer. Ce discours qui trouve sens par le recours au divin et le pathétique. 

L.14 : l’utilisation du déterminant possessif « mon » (« mon Gennaro ») crée une dimension affective, qui contribue au pathos. Avec cette formule, Lucrèce Borgia suggère un lien de proximité fort à Gennaro, plus fort encore que celui entre une tante et son neveu (Gennaro sait alors que Lucrèce Borgia est la sœur de son père mais il pense qu’elle est sa tante).  Dans la phrase suivante, elle envisage une complémentarité effective, certainement seule façon pour elle d’échapper à la mort : le parallélisme « toi pour me pardonner, moi, pour me repentir » marque un lien entre les deux personnages qui prend un caractère presque sacré.

L.13-15 : l’analyse précédente rentre dans la logique du champ lexical religieux l.13-15 : « grâce », « pardonner », « repentir », « miséricorde » : Lucrèce Borgia implore un pardon plus général pour tous ses crimes. Le recours au divin donne un effet d’autant plus sensationnel à sa parole. 

L.15-16 : polyptote « miséricorde » / « misérable » : ces deux termes se complètent en ce que le second se réfère à la condition de Lucrèce Borgia, et le premier à ce qu’elle espère en Gennaro. Cela renforce d’autant plus le lien familial. 

L.16 : encore un épizeuxe : « un peu de pitié ! – Un peu de pitié ! » : donne plus de force à la demande de pardon, retarde une fois de plus le dénouement. 

Ce passage peut émouvoir, certes, mais semble paradoxal avec l’ethos de monstre que Lucrèce Borgia s’est construit au fil de la pièce. Quand elle est arrivée à Venise, acte I : « S’ils ne savent pas qui je suis, je n’ai rien à craindre ; s’ils savent qui je suis, c’est à eux d’avoir peur. » 

Ainsi, ce n’est pas tant la cruelle souveraine que la mère qui cherche à se repentir. 

L.17-20 : cherche à persuader Gennaro de ne pas la tuer en connotant négativement le passage à l’acte : « vraiment lâche », « un crime affreux, un assassinat ! Un homme tuer une femme ! ». C’est presque le comble au regard de la criminelle qu’elle est. Cela dit, on a la preuve qu’elle se détache de son propre habit de meurtrière (elle vient d’empoisonner un groupe de nobles), qu’elle regagne une part d’humanité, liée au rôle de mère qui se révèle peu à peu.  

L.19-20 : « tu ne voudras pas ! tu ne voudras pas ! » = épizeuxe qui clôt la tirade, fait écho à celui qui l’a ouverte (« Attends, attends ! »). Comme au début, cette figure suscite un effet d’attente, retarde le dénouement tout en apportant de l’énergie. 

Transition : cette réponse va émouvoir Gennaro. 

III L.21-23 L’espoir du pardon 

L.21 : la didascalie « ébranlé » indique que Gennaro est touché par le propos de Lucrèce Borgia.

L.22-23 : la répétition de l’interjection « Oh ! » et le fragment « j’ai ma grâce » semblent convenir du pardon apporté par Gennaro. 

Transition : cependant, l’espoir du pardon n’est que de courte durée.  

IV L.24-29 Le retournement final  

L.24-28 : la « voix » donne une dimension surnaturelle. Le fait que cette « voix » ne se présente pas elle-même (c’est Gennaro qui dit « C’est Maffio ! ») renforce son caractère surnaturel, et peut laisser penser non pas à Maffio lui-même (ami de Gennaro) mais à un quelque chose de supérieur. 

L.28 : la formulation à l’impératif « Venge-moi ! » est le retournement final : Gennaro va tuer Lucrèce Borgia. 

L.29 : « il faut mourir » = tournure impersonnelle, implique une volonté relevant presque de l’ordre du destin, du moins pas celle de Gennaro.  

            Conclusion 

Progression dans la tragédie I) La question de Gennaro, d’emblée portée sur une situation tragique II) Une tirade pathétique sous forme de plaidoyer pour implorer la repentance III) Gennaro semble pardonner IV) Ultime renversement. 

La tension de la scène finale de Lucrèce Borgia repose sur les trois piliers ethos-pathos-logos, qui redéfinissent la personnage éponyme : la souveraine criminelle devient une mère abattue et implorante. 

Propositions d’ouverture, au choix :

– Autre drame romantique de Victor Hugo : Ruy Blas (1838). Le retournement final de la pièce se construit également sur une dissimulation d’identité : Ruy Blas n’est pas le seigneur qu’il a prétendu être pour séduire la reine d’Espagne. Les révélations successives mènent Ruy Blas à se suicider avec du poison.  

– Le thème de la tragédie familiale avec Œdipe : il tue son père et épouse sa mère à son insu. Les enfants qu’il a avec cette dernière font perdurer la malédiction sur sa famille (ses deux fils s’entretuent et l’une de ses filles est enterrée vivante), à l’instar de la légende noire autour de la famille Borgia.