Autour de l’écriture inclusive française

L’écriture inclusive : qu’est-ce que c’est ?

Dans les langues romanes, la tradition grammaticale veut que « le masculin l’emporte sur le féminin ». Concrètement, cet adage signifie que lorsqu’il faut accorder un nom, un adjectif, un verbe sur un référent qui est à la fois masculin et féminin, on utilisera la règle de l’accord masculin.

Exemples :

Le chien et la souris sont noirs.

Les étudiants de cette université parlent français.

Les vingt filles et les deux garçons sont arrivés.

L’écriture inclusive, c’est un mode d’écriture qui permet de représenter le masculin et le féminin à part égale dans l’écriture, afin de contrer la règle selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin ». La langue française opte pour plusieurs façons de faire.

           🔵 Le « .e. »

Le « .e. » est l’emblème de l’écriture inclusive, les trois signes qui font frémir celleux qui sont contre l’écriture inclusive. Inesthétique, mauvais pour les personnes dyslexiques, difficile à enseigner aux étranger.e.s… que d’arguments ! Le fonctionnement n’est pourtant pas très compliqué. Il s’agit d’insérer « .e. » lorsque l’on parle d’un groupe mixte. Il y a parfois quelques adaptations pour les pluriels irréguliers.

Exemples :

Le chien et la souris sont noir.e.s. 

Les étudiant.e.s de cette université parlent français.

Les vingt filles et les deux garçons sont arrivé.e.s.

Le « .e. » peu connaître de petites variations :

– les noms et adjectifs en -ne : les pharmacien.ne.s, les magicien.ne.s, etc.

– tout : tou.te.s les étudiant.e.s

– les noms et adjectifs en -eux : nombreuxses, mystérieuxses, etc.

– blanc.he, belleau (belle + beau)

– etc. Parfois, il faut y aller au cas par cas, mais une fois que l’on a compris le fonctionnement, ce n’est pas très compliqué.

            🔵 Les pronoms inclusifs

L’écriture inclusive comporte des pronoms qui sont la fusion de deux pronoms : un masculin et un féminin. On compte à ce jour :

– iel (il + elle), iels (ils + elles). En 2021, ces pronoms sont entrés dans le Robert, l’un des deux dictionnaires de référence du français.

– ellui (elle + lui), elleux (elles + eux)

– cellui (celle + celui), celleux (celle + ceux)

            🔵 La féminisation de certains noms de métier et adjectifs

L’écriture inclusive s’étend également à la féminisation des noms de métier. En effet, en français, certaines professions n’ont pas d’équivalent féminin, ou bien cet équivalent est peu connu. L’écriture inclusive donne de nouvelles normes afin de s’y retrouver ! Les noms de métier et adjectifs concernés par cette règle sont ceux dont le masculin se termine par -eur :

– les chanteureuses (chanteur + chanteuse), les travailleureuses (travailleur + travailleuse), etc.

– les directeurices (directeur + directrice), les amateurices (amateur + amatrice), etc.

– les professeur.e.s, les docteur.e.s, etc.

N’oublions pas que l’écriture inclusive n’étant pas (encore) reconnue par les grammaires normatives du français, il n’y a pas d’orthographe fixe. On peut donc trouver différentes orthographes.

            🔵 Enfin, les alternatives non genrées  

            L’écriture inclusive ne se résume pas à des changements morphologiques. On peut aussi remplacer un mot genré par un autre mot ou groupe de mot neutre.

Exemples :

Les professeurs travaillent en groupe. à Le corps enseignant travaille en groupe.

Les plus assidus seront récompensés. à Les personnes les plus assidues seront récompensées.

Les droits de l’homme à Les droits humains

Pourquoi l’utilisation de l’écriture inclusive fait-elle polémique ?

            🔵 L’esthétique

De nombreuxses opposant.e.s à l’écriture inclusive arguent que le visuel n’est pas beau. Nos yeux ne sont en effet pas habitués à lire des points au sein d’un mot, et certains noms de métier deviennent plus longs.

Cependant, des études ont montré que si l’on s’habitue tôt à lire cette graphie, les yeux l’intègrent au même titre que les autres lettres. D’ailleurs, certaines langues utilisent déjà de tels signes, à commencer par le valencien ! Aussi, l’objectif de l’écriture inclusive n’est pas d’être visuellement belle, mais d’assurer la présence à part égale du féminin et du masculin dans l’élément le plus central d’une culture : la langue.

            🔵 A l’origine, il y avait le neutre…

Un des arguments souvent brandis contre l’écriture inclusive est qu’à l’origine, il y avait une alternative neutre (ni masculine ni féminine) pour se référer à un groupe mixte, mais que la ressemblance de forme entre le masculin et le neutre a fait que seul le masculin est resté.

Cependant, en réalité, dans la langue française du XVIe siècle (siècle de sa standardisation, en 1549) et du XVIIe siècle (siècle de la création de l’Académie française, en 1635), le neutre ne remplaçait pas toujours un groupe mixte, et le féminin, dans des cas précis, l’emportait sur le masculin[1].

En outre, peu à peu, les femmes ont été invisibilisées du monde des lettres, de l’art, de la politique, menant donc à la suppression de certains métiers au féminin et à des règles de grammaire faites pour exclure le féminin, soit la femme. Cela s’appelle « le mythe de la femme empêchée »[2]. Dans les différentes variétés de français du Moyen-Age, on retrouve des mots tels que une autrice, une peintresse, une chevaleresse, une médecine ! Le pouvoir était même partagé entre le roi et la reine, surnommée « la Marie de France ». Encore aujourd’hui, les protocoles officiels du parlement français exigent que l’on dise « madame le ministre/le député/le président », mais ce n’est plus appliqué en pratique, ou bien à de rares reprises pour jouer la provocation. 

De nos jours, même si le chemin est encore long pour arriver à une égalité parfaite, la femme a regagné sa place au sein de la société. Il est donc logique que la langue soit féminisée à part égale par la grammaire et le vocabulaire. Plus encore, certain.e.s linguistes refusent de parler de la « féminisation de la langue française », mais de « reféminisation », afin de rappeler que le féminin dans la langue n’est pas une invention actuelle.

            🔵 Et comment ça se passe à l’oral, hein ?

Les nouvelles formes proposées par l’écriture inclusive interrogent sur le passage à l’oral. C’est un argument supplémentaires de celleux qui n’approuvent pas l’écriture inclusive.

Cependant, il s’agit d’écriture, comme son nom l’indique ! Elle sert donc prioritairement l’écrit, par exemple dans un email professionnel adressé à un groupe mixte : pas besoin de le lire à l’oral « Cher.e.s employé.e.s ». Ensuite, certains termes ne changent pas de prononciation au féminin et au masculin : un pull noir /nwar/, une veste noire /nwar/ : un pull et une veste noir.e.s /nwar/. On peut aussi penser à certaines contractions : « les traducteurices » est tout à fait prononçable ! A l’oral, on peut plus simplement dire « les traducteurs et traductrices ». On peut toujours trouver une alternative.

            🔵 Un enfer pour les personnes ayant des troubles de l’orthographe et les étranger.e.s qui apprennent le français

Il peut en effet être difficile pour une personne dyslexique d’utiliser l’écriture inclusive. Toutefois, la question de la place du féminin dans la langue semble plus importante que les difficultés individuelles rencontrées par certain.e.s. Par ailleurs, nous avons vu plus haut que des études ont montré que si les yeux s’habituent tôt, on assimile très bien ! L’association Réseau d’Études HandiFéministes a dénoncé l’instrumentalisation de la dyslexie pour rejeter l’écriture inclusive[3].

 Quant aux étranger.e.s qui apprennent le français, ces règles ne sont pas si difficiles si on les découvre dès le début. Peu à peu, l’écriture inclusive devient un réflexe, de la même façon que c’était un réflexe que le masculin l’emporte sur le féminin.

            🔵 La langue française maltraitée

Un autre argument récurrent est que l’écriture inclusive maltraiterait la langue française. Libre à chacun d’interpréter une modernisation comme un massacre ! Mais il faut tout de même se remémorer quelques éléments…

Tout d’abord, par définition, une langue vivante est une langue qui évolue. Comment évolue-t-elle ? Elle évolue selon les influences d’autres langues, l’actualité, mais aussi les changements dans la mentalité de ses locuteurices. Ainsi, dans notre terre mondialisée où l’anglais prédomine, on parle bien de « football », de « baskets », de « star » en français. Depuis un an, notre monde connaît une grande crise sanitaire, alors des mots qui ne sont pas dans le dictionnaire, comme « distanciel », « déconfinement » ou « WhatsApéro », ont fait leur entrée dans notre quotidien.

N’est-il donc pas normal, même logique, que la langue française porte en elle les combats de la moitié de la population ? #BalanceTonPorc[4] (équivalent de #MeToo en France), la lutte contre les violences faites aux femmes en tout genre, le sexisme permet aux femmes de prendre de plus en plus la parole, et il faut que cette parole les représente.

En tant que miroir des rapports sociologiques, psychologiques, de domination, la langue est un canal privilégié pour mener à bien les combats pour l’égalité des sexes. Utilisons-le !

Vous pouvez consulter le site eninclusif.fr pour prendre connaissance de 40 000 mots français genrés réécrits en écriture inclusive ou avec des alternatives non genrées (exemple : « magicien.ne » peut être remplacé par « illusionniste »).


[1] Sans rentrer dans le détail, cette phrase était tout à fait correcte : les mille hommes et les deux femmes sont belles.

[2] http://www.slate.fr/story/215904/femmes-effacees-livres-histoire-nouveaux-programmes-manuels-scolaires-regression

[3] https://www.motscles.net/blog/ecriture-inclusive-et-dyslexie

[4] En langage courant, à l’impératif : dénonce celui qui a fait preuve de sexisme envers toi.