Aborder un poème : mise en pratique

La Nuit étoilée, van Gogh, 1888

Dernières strophes de « La Chanson du mal-aimé », Alcools, Apollinaire

« La Chanson du mal-aimé » est un très long poème dans lequel le poète raconte sa tristesse d’avoir perdue la femme qu’il aimait, en Allemagne. Ces strophes concluent le poème.

Juin ton soleil ardente lyre
Brûle mes doigts endoloris
Triste et mélodieux délire
J’erre à travers mon beau Paris
Sans avoir le coeur d’y mourir

Les dimanches s’y éternisent
Et les orgues de Barbarie
Y sanglotent dans les cours grises
Les fleurs aux balcons de Paris
Penchent comme la tour de Pise

Soirs de Paris ivres du gin
Flambant de l’électricité
Les tramways feux verts sur l’échine
Musiquent au long des portées
De rails leur folie de machines

Les cafés gonflés de fumée
Crient tout l’amour de leurs tziganes
De tous leurs siphons enrhumés
De leurs garçons vêtus d’un pagne
Vers toi toi que j’ai tant aimée

Moi qui sais des lais pour les reines
Les complaintes de mes années
Des hymnes d’esclave aux murènes
La romance du mal aimé
Et des chansons pour les sirènes

Réalisons les premiers repérages :

1 – La forme :

– Ce poème est-il en vers ou en prose ? > ce poème est en vers

– S’il est en vers, quel(s) type(s) de vers ? > il est en octosyllabes (vers de 8 syllabes)

– Y a-t-il des strophes ? Si oui, quel(s) type(s) ? > ce sont des quintils (strophe de 5 vers)

– Y a-t-il des rimes ? Si oui, quel(s) type(s) ? > on observe un schéma ABABA : ce sont donc des rimes croisées

2 – Les registres : la poésie est souvent associée au registre lyrique, mais il peut tout à fait s’allier à d’autres registres.

  • Lyrique : le poète exprime les sentiments de l’amour, de la tristesse, du désespoir.
  • Pathétique : la tristesse d’avoir perdu la femme aimée ménage une grande douleur.
  • Fantastique : par le regard du poète, Paris s’anime et se métamorphose.

3 – Le sujet lyrique, la voix poétique (l’équivalent du narrateur en poésie) et ses caractéristiques : qui est cette voix ? Que cherche-t-elle à transmettre ? Pensez-vous que c’est le poète lui-même qui parle ?

  • Apollinaire relatant son propre vécu, la voix poétique et le poète se confondent.
  • Cette voix poétique transmet sa tristesse et ses hallucinations.

4 – Le (la) destinataire : à qui ce poème est-il adressé ? Quelles sont ses caractéristiques ? Le poète écrit-il pour une muse ? Un groupe de personnes ? Un concept abstrait ? A lui-même ? etc.

Bien qu’il s’agisse d’un poème d’un poème d’amour, Apollinaire ne s’adresse pas directement à la femme qu’il aime : il sait qu’il l’a perdue. On a plutôt un récit personnel du poète pour lui-même.

5 – Les thèmes : concentre-toi avant tout sur les sentiments. Selon le poème, on peut trouver des causes défendues, des descriptions matérielles. Pour trouver les thèmes, cherche les champs lexicaux.

  • L’amour, la tristesse : « endoloris », « triste », « mourir », « sanglotent », « tant aimée », « romance », « mal aimé »
  • La musique : « lyre », « mélodieux », « orgues de Barbarie », « musiquent », « portées », lais », « complaintes », « hymnes », « chansons », « sirènes »
  • La ville : « Paris », « cours », « balcons de Paris », « tour de Pise », « Paris », « électricité », « tramways », « machines », « cafés »
  • Les hallucinations : « délire », « les orgues de Barbarie sanglotent », « ivres », « folie »

6 – Les émotions suscitées : quel effet ce poème te fait-il ? Mets-toi à la place du destinataire : que ressens-tu ?

Le lecteur / La lectrice accompagne Apollinaire dans sa marche dans Paris. Il partage sa tristesse.

7 – Relève au moins trois figures de style marquantes et trois éléments liés aux sonorités / rythmes.

  • Figures de style : 1) personnifications : « les orgues de Barbarie / Y sanglotent », « Les cafés (…) crient », « siphons enrhumés » 2) métaphore : « soleil ardente lyre » 3) métonymie : « Soirs de Paris ivres »
  • Sonorités : 1) violente allitération en [t] : « toi toi que j’ai tant aimée » 2) dans les deux premières strophes, mots à la rime qui comportent les sons désagréables [i] et/ou [r] : « lyre », « délire », « Paris », « Barbarie », « Pise », etc.