À une passante – Baudelaire

Analyse linéaire

Rue-r

Rue à Venise, John Singer

« À une passante », Baudelaire in Les Fleurs du Mal (1857), section « Tableaux parisiens »

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Comment la rencontre entre Baudelaire et « une passante » nourrit-elle l’idéal esthétique baudelairien par le tiraillement entre la rencontre et la perte ? 

I – La rencontre, les rencontres 

A . Structure du texte : la construction de la description d’une rencontre avec la « passante »

. Texte en deux parties : avant et après la femme qui part

. Volta très marquée, thèmes qui se succèdent

            Le poème « A une passante », sous forme de sonnet, est l’écriture de la rencontre rapide entre le poète et une « passante » en deux temps : avant et après le passage de la femme. Le huitain développe la façon dont le poète se situe par rapport au tableau de fond : ville hostile qui se meut dans laquelle la « passante » semble surgir comme un idéal de beauté (v.5 « Agile, noble, avec sa jambe de statue »). Cette rencontre des contraires est typique de l’esthétique baudelairienne. Ce contraste prend sa pleine mesure au premier vers du sizain, qui contient la volta : « Un éclair… puis la nuit ! » v.9. On observe ici une entité!se appuyée par les points de suspension, créant une rupture percutante entre l’« idéal » de la rencontre et le « spleen » de la fugitivité dudit « idéal » (termes empruntés au titre de la première partie des Fleurs du Mal). Le dernier tercet agit comme une conclusion après cette abondance de thèmes et sentiments parfois contraires. On y remarque la tension entre l’amour du poète pour la femme (« Ô toi que j’eusse aimée » v.14) et la brièveté de l’instant qu’il lui a fallu pour cultiver cet amour (« Un éclair… » v.9, « soudainement » v.10). 

B . Choc et rencontres : la ville, la femme

. Rencontres musicales : rythmes, allitérations, ponctuation

. La création d’un univers : de la simple ville à un quasi cosmos, fascination pour l’urbanisation

C . Rencontre de l’idéal baudelairien 

. Urbanisation / ville 

. La femme / la futilité de la beauté 

Transition : La rencontre avec la ville, avec la « passante », avec le quasi cosmos né de ces deux rencontres ne pouvait que présager la chute dans le spleen, ainsi que l’exige l’esthétique baudelairienne. Dès lors, nous passons de l’idéal au spleen, de la vision / illusion à la désillusion. 

II – De la vision / illusion à la désillusion 

A . De l’idéal au spleen

. L’esthétique de la rencontre contenue dans l’évaporation soudaine de l’idéal

. Tiraillement entre douceur / plaisir et mort 

B . La métamorphose de la femme 

. Du « je » au « tu », apostrophes

. De la femme œuvre d’art (vision parnassienne) à la fuite (désillusion romantique). Ici, introduire le fait que Baudelaire unit les mouvements littéraires concurrents que sont le Parnasse et le romantisme 

            La « passante », d’abord présentée par l’œil du poète (vers 3, 4 et 5, « œil » v.7, « douceur » v.8) devient un « tu » aux vers 11, 13 et 14, avec deux apostrophes : « Fugitive beauté » v.9 et « Ô toi » v.14. Ce changement opéré après la volta, ainsi que le passage d’une beauté physique à une beauté plutôt immatérielle propose comme une métamorphose, dans laquelle la « passante » est comme transformée en sentiments personnels. Cette transition n’est pas sans rappeler la particularité de Baudelaire de faire partie à la fois du Parnasse et du romantisme, deux mouvements littéraires contemporains au poète qui se font concurrence, permettant de donner une double vision de la femme. Le vers 5 rappelle l’objectif du Parnasse de présenter le sujet de la poésie comme une œuvre d’art. L’expression « avec sa jambe de statue » est on ne peut plus explicite à ce sujet. Le romantisme, quant à lui, s’attache à exprimer les sentiments, les sensations du poète. On reconnaît ce motif dans les envolées lyriques du sizain telles que le vers 11 entier, les phrases non verbales du vers 12, le chiasme vers 13 (« j’ » – « tu » – « tu » – « je »), qui crée une connexion lyrique et expressive entre la femme et le poète. 

C . L’amour qui s’accomplit dans la perte

. La distance entre le poète et la passante se matérialise dans le fond et la forme, dans l’espace et dans le temps 

. Le poème comme forme d’éternité, tableau éternel